Jammin' Jammin'...

SylvieDrouillat (6)
Sylvie Drouillat est monitrice d'escalade et infirmière. Grimper est pour elle un mode de vie tout autant qu'un moyen de découvrir et de s'ouvrir aux autres cultures. Ayant exploré et répété quelques voies mythiques en "trad", elle nous livre ici les clés pour s'engager dans ce type d'escalade.

Quand on découvre l’escalade en fissure, la logique dite "européenne" amène le grimpeur à se placer, comme l’expliquent les livres de Gaston Rébuffat, en opposition ou "Dülfer", nom donné en mémoire de ce fameux grimpeur allemand (au physique bien charpenté!) qui inventa cette technique. Certes efficace, elle n’en demeure pas moins extrêmement physique et peu commode pour le placement des protections!

C'est lors de mon premier voyage en Californie, que j 'ai découvert et rapidement adopté une gestuelle surprenante mais très largement utilisée par tous les grimpeurs locaux : les verrous! Cette méthode est un subtil rapport entre technique pure, douleur, et mental… Et ce n’est qu’en intégrant les 3 que tout devient possible !

Voici un petit aperçu des verrous les plus "connus" :

* Les « Hand Jam » ou verrous de main : ils sont les plus simples à comprendre pour commencer. La main fait office de coinceur, avec ou non le pouce rentré dans la paume. Quand on observe un américain dans une fissure "hand jam", on a vraiment l’impression de le voir faire du "crawl" à la verticale !

Un bon verrou peut aussi être confortable… ©Sylvie Drouillat

* Les « Fist jam » ou verrous de poing : pas évidents à ressentir par rapport aux coincements de main.  Le pouce dans la main, on verrouille le poing entier : hyper confort!

On peut verrouiller soit entre ses doigts et le dos de la main, soit entre la base du pouce et celle du petit doigt : dans ce cas on crée une prise inversée pour gagner en allonge avec l’autre main.

* les « Finger jam », verrous douloureux et parfois bien traumatisants (surtout quand on en fait pendant un mois), consistent comme vous l 'aurez compris à bourrer vos pauvres doigts dans la fissure et à tirer dessus. Bien sûr ce type de verrou à tendance à bien abîmer la peau et peut nécessiter une protection au strappal sur les zones écrasées, sous peine de ne réduire qu’à un unique essai votre tentative dans la voie !

Fissure à doigt typique, Annot (France) ©Sylvie Drouillat

* Pour finir, les plus durs à ressentir : les fameux "Ring lock"!

Après des années à grimper sur le granit, ce n'est qu'il y a peu de temps que j'ai mieux compris comment les maîtriser. Le « Ring lock » fait bien entendu partie des verrous super douloureux ! On utilise cette technique pour les fissures trop larges pour les doigts, mais trop étroites pour la main… Un vrai casse tête (ou plutôt casse doigts).

Une photo vous fera mieux comprendre la précarité de ce verrou…

©Sylvie Drouillat

Deux détails sont importants à connaître avec ce type de jam : d'abord, au vu de sa fragilité, dès que vous décidez de fermer le bras un peu trop haut, il risque de sauter! N'hésitez donc pas à limiter votre fermeture de bras au niveau du thorax sous peine de vous faire expulser direct de la fissure!

SI vous voulez vous entrainer, il y a une belle fissure dans le massif du Mont Blanc, entièrement en « Ring lock », équipée par mon ami Nico Potard : la "Purple Crack" au Trident du Tacul . En léger devers, continue et à 3500m d'altitude, elle vous demandera de la détermination et quelques rouleaux de strap!

Au Yosémite, la longueur sous « Separate reality » offre le même type de fissure, magnifique, mais aussi la fameuse "Power Line" à Indian Creek (du « pan Güllich sur Ring lock », comme nous l’avions surnommée!).

Martina Cufar dans “Les intouchables” / Trident du Tacul / Mt Blanc

©Sylvie Drouillat

Nous n'avons jusqu’ici parlé que des mains. Mais dans ce type de fissure, il y a rarement beaucoup plus de prises pour les pieds.

Il s'agit donc de les coincer, eux aussi, comme on le peut ! Au moins quelques secondes afin d'avoir le temps de bien positionner sa main pour le prochain verrou !

Et parfois, quelques secondes, notamment en « Finger jam » ou en « Ring lock », c’est long, très long ! Apprenez à tourner d’un quart de tour le pied avant de le coincer et d 'y mettre tout votre poids… Avec un peu de chance et des chaussons pas trop rigides, ça devrait tenir!

Pour les fissures plus larges, n'hésitez pas à vous munir de chaussons trop grands, conforts, type babouches… Vous sentirez vos verrous de pieds beaucoup plus solides ! N’oubliez pas non plus de strapper vos chevilles et le dessus des chaussons, sous peine de finir votre séjour avec les chaussons percés.

Et puisqu’on parle de largeur, il existe d’autres types de coincements, utilisés pour les fissures que les américains nomment "Off width crack", mais que j'ai personnellement rebaptisé " fissures combat de rue"…

Simon au départ de la terrifiante “Big guy” en Utah

©Sylvie Drouillat

Dans ce cas, la fissure est trop large pour y coincer le poing, trop petite pour le corps… Alors on se bat, jusqu’en haut, comme on peut, avec parfois un bras plié dedans et l'autre main en épaule… Pour les pieds, on se débrouille : on les coince ensemble et parfois on y met le genou pour que ça tienne ! Attention d’ailleurs de ne pas le laisser coincé…

Bref, vous l'aurez compris, quelques mètres d 'un « Off width » suffisent à vous démonter pour 3 jours lorsque vous débutez.

Sylvie dans la fameuse “Harding Slot” au Yosemite

©Sylvie Drouillat

Pour terminer, il faut préciser plusieurs petits détails.

D'abord, selon votre morphologie de main et de doigts, vous serez à l 'aise là où d'autres ne le sont pas, et vice versa !

©Sylvie Drouillat


Avec mes petites mains, il m 'est arrivée d’entreprendre avec aisance certaines fissures en « Ring lock » car je pouvais y glisser souvent ma main quand ça s'élargissait un peu, et à l inverse me mettre des « triples taquets » dans des 5.9 avec 25m de « hand jam » où je devais « gonfler » mes mains pour tenir.

Ensuite vous découvrirez vite que tout est question d'expérience ! Il n 'est pas rare de croiser des grimpeurs de fissure qui randonnent dans des « Off width » où vous avez cru mourir 20 fois !

“Scarface” en Utah, relativement facile lorsqu'on a de petites mains...

©Sylvie Drouillat

Pour avoir croisé un club d'escalade du Colorado avec des bambins de 11 à 13ans, les friends pendus au baudrier, j'ai vite compris que là bas ils commençaient jeunes et avaient plus vite le feeling.

L'escalade en fissure est donc une expérience super enrichissante !

Ce qui m 'attire le plus pour ma part, ce n’est ni la douleur, ni les techniques, mais la beauté et la pureté de ces lignes de fissures que l'on parcourt...

Après, avec des gants, sans gants, en strap ou avec de la gomme, tout cela est personnel… c'est comme pour d’autres polémiques : chacun choisit et assume son éthique.

L'escalade est un des derniers véritables espaces de liberté et d'expression.

Qu'il le reste le plus longtemps possible !

Bonne grimpe à tous :-)

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