La longue route vers la Ruth

Mes palpitations nerveuses reprennent, alors que je suis au relai, inspectant les fissures au-dessus de moi. Épuisé, j'inspecte une énième fois les multiples incisions sur mes mains, fruits d'un nettoyage de la voie au cours des derniers jours, pour voir si elles ont disparu. À ma grande déception, elle sont toujours présentes en abondance. J'agrippe le rebord émoussé de la fissure large et commence à me battre et grimper en opposition.

 

Tout est dans le mental

Mon partenaire et moi n'avons plus que deux jours pour compléter notre objectif, situé dans la vallée de Cochamó au Chili. Nous avons passé deux jours à équiper la voie, et deux semaine à la nettoyer. Nous nous sommes totalement investis dans ce projet. Je cherche à rester motivé, mais comme souvent en grimpant, le passage du crux vient anéantir mon enthousiame. Et mon cerveau aime me rappeler ce fait, juste au moment où je suis sur le point de passer le plus dur. J'essaie de rationaliser et de me répéter le mantra: "fais confiance en la gomme, ça va passer”. Souvent, ce genre de truc ne marche pas, mais cette fois ça fonctionne : quelques placements de pieds bien placés me permettent d’atteindre le toit menant à une fissure de plus en plus fine, mais protégeable, menant enfin à la sortie. Cochamójo (12a/b, 11 longueurs) est devenue réalité.

 

Cet été-là, en randonnant pour rejoindre la vallée, j’avais le sentiment de surfer la vague parfaite. J’étais loin de m’imaginer que ma première expé de grimpe à l’étranger serait la dernière avant plusieurs années.

 

Le creux de la vague

Un mois plus tard, cette vague commença à me projeter vers ce qui me semblerait être le fond de l’océan. Mon retour aux États-Unis s’est rapidement transformé en un calvaire, alors que mon état de santé déclinait rapidement et que les visites chez le médecin se multipliaient, pour finalement aboutir à un diagnostique sans appel : j’avais contracté la maladie de Lyme. La chance avait tourné. J’ai du déménager à l’autre bout du pays et revenir dans l’Indiana, mon état natal. Tenter de comprendre ma maladie était mon combat quotidien, et la grimpe n’était plus qu’un lointain souvenir. Revenir dans ces plaines du Midwest desquelles j’avais tout fait pour m’échapper était une pilule difficile à avaler.

J’ai fini par toucher le fond. Il est difficile d’exprimer ce sentiment par des mots, mais l’idée de perdre tout ce que l’escalade m’avait apporté jusqu’ici a fait germer en moi une peur immense.

 

Étrangement, cette peur a allumé comme un feu en moi, qui a consumé toute part de moi pensant à renoncer. Cette part de faiblesse me disant sournoisement que laisser tomber n’est pas la fin du monde, a en fait été brûlée. Carbonisée. Comme Gandhi l’a résumé, “La force ne provient pas de la capacité physique. Elle émane d’une volonté indomptable.” Depuis ce moment, j’ai réalisé qu’abandonner mes rêves impliquait de perdre une part de mon âme. Et ça, je ne pouvais m’y résoudre.

 

Il faut croire en ses rêves

Deux ans et demi de combat et de détermination plus tard, me voici au début de l’hiver 2017, piochant de la glace au coeur de la forêt épaisse de pins des Uinta Mountains, avec mon partenaire de grimpe Madison Goodman. Ce jour marque l’anniversaire de la disparition de Kyle Dempster et Scott Adamson dans le Karakoram. Notre motivation grimpe en flèche alors que nous nous rappelons leurs exploits insensés, et aspirons à suivre leurs pas en explorant les plus grandes chaînes de montagnes de par le monde.

 

Ce jour d’escalade de glace a mené à deux choses: premièrement, la naissance d’une expé que nous avons planifiée pour le printemps suivant, dans l’un des plus beaux terrains de jeux alpins au monde, la Ruth Gorge en Alaska. Et deuxièmement, la naissance d’une nouvelle voie de glace que nous avons baptisée “Training Wheels”, en l’honneur de nos nouveaux projets à venir.

 

Et moi voilà maintenant en train d’écrire sur mon ordinateur dans ce qui, pour beaucoup, ressemble plus à un garde-robe en foutoir qu’à un appart, alors que moins de 24 h me séparent de mon vol pour anchorage. Mais malgré le chaos de la préparation de ce voyage, je me sens plein de reconnaissance. La réalisation de cette aventure, un évènement que je croyais ne jamais revivre un jour, est enfin arrivée.

 

Il nous est tous arrivé, à un moment ou à un autre, de devoir prendre une pause dans une activité qu’on aime, et si vous êtes comme moi, ce changement, accompagné de son lot d’incertitude, génère souvent des émotions proches de l’apocalypse. Mais si l’expérience de perdre quelque chose qu’on aime m’a appris quelque chose, c’est qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour vivre que le moment présent. Vous savez, tout le cliché du voyage plutôt que la destination.

 

Derniers préparatifs

Les trois derniers mois ont été remplis de périodes d’entraînement intense, ce qui pour moi rime avec plaisir. Escalade de glace, ski de rando, jours de poudreuse, courses d’arêtes, et pas mal de temps passé en montagne, nous ont preparés pour notre voyage en Alaska. J’ai adopté comme devise de ne rien prendre pour aquis, de vivre le moment, et de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Le boulot a été fait, tout est prêt, et à présent tout ce qu’il nous reste à faire est de voir où ce voyage nous emmènera.

Ah oui, j’allais oublier : et de tout paqueter…

 

 

Nick Rothenbush vit à Wasatch en Utah, son chez-lui d’adoption et son terrain de jeu favori. Quand Nick et son partenaire de grimpe Madison ne sont pas en train d’explorer un nouveau coin, ils bossent au magasin d’escalade du coin, The Gear Room.

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